Joyeuses et tristes, païennes et spirituelles, africaines et européennes, les Jazz Funerals (« funérailles jazz ») sont l’incarnation de l’esprit de la Nouvelle-Orléans. Une tradition unique et tenace, en dépit des menaces de l’après-Katrina.
La scène, tirée du fameux James Bond, Vivre et laisser mourir, avec Roger Moore, illustre à merveille l’ambivalence des Jazz Funerals. « Cette musique très triste en allant à l’enterrement, très joyeuse en le quittant, c’est un balancier permanent de la culture néo-orléanaise », explique Stéphane Colin, journaliste à la revue Soul Bag et spécialiste de la Nouvelle-Orléans.
Extrait de Vivre et Laisser Mourir, un épisode de James Bond, Guy Hamilton (1973)
Moment de célébration spirituelle de la vie et de la mort, les Jazz Funerals accompagnent, depuis la fin du XIXe siècle, l’enterrement de musiciens ou de membres des nombreux clubs sociaux de la ville. Parmi les cérémonies illustres, citons celles du guitariste Danny Barker, de Professor Longhair ou, plus récemment, d’Allison « Tootie » Montana, légendaire costumier de Mardi Gras. La tradition trouve ses origines lors de l’époque coloniale : d’un côté, les défilés européens et leurs fanfares militaires ; de l’autre, les esclaves africains réunis en cercles sur Congo Square pour danser, chanter et honorer les esprits ancestraux. « Les funérailles jazz sont nées de l’union de ces deux traditions », rappelle Stéphane Colin.
Dernier hommage à Doc Paulin (trompettiste), par les membres du club "Black Men of Labour", 2007
C’est au lendemain de la guerre de Sécession que les premiers brass bands, fanfares pionnières du jazz, animent les cérémonies funéraires. Les Second Lines, cette foule joyeuse dansant et chantant des gospels au retour du cortège, s’organisent en clubs et associations. Le rituel devient synonyme d’une danse néo-orléanaise typique, d’essence africaine. Malgré les réticences de l’Église catholique face à ce mélange de sacré, de traditions vaudous et d’hymnes païens, ces marches funéraires séduisent toute la population à partir des années 60. Dr John s’en inspire pour créer son double scénique, « The Night Tripper ». « Les Funerals rythment la vie musicale de la ville depuis des décennies, explique Stéphane Colin. Le Dirty Dozen Brass Band, la scène funk New Orleans, sont issus d’un renouvellement de cette tradition. »
De retour du cimetière, la foule, attirée par les rythmes enjoués et les danses chaloupées, rejoint le cortège et prend part à la fête. Funrérailles de Doc Paulin, 2007
Le passage de l’ouragan Katrina en 2005, la dispersion de la population noire et la convoitise des promoteurs envers les quartiers populaires, ont pu laisser craindre un coup d’arrêt de la tradition. Mais l’essor actuel des brass bands prouve plutôt l’inverse. « Les clubs sociaux ont repris de plus belle leur activité, on recense plus d’une vingtaine de brass bands réguliers dans la ville », se réjouit le journaliste français. À l’image de ses funérailles centenaires, l’étonnant syncrétisme culturel de la Nouvelle-Orléans persiste, envers et contre tout.