Madagascar, 1947 : souvenirs d'une insurrection tenue secrète
18/04/2011
La décolonisation de l'Afrique noire francophone s'est déroulée en douceur, sans violences. C'est en tout cas le discours officiel en France, celui qui a prévalu l'année dernière, pendant la commémoration des 60 ans des indépendances africaines. Plusieurs massacres perpétrés par l'armée française sont ainsi passés sous silence, soit parce qu'ils sont intervenus après la passation du pouvoir, comme au Cameroun, soit parce qu'ils ont eu lieu bien des années avant, comme à Madagascar au lendemain de la seconde guerre mondiale.
Avant qu'ils ne disparaissent, un photographe malgache est allé photographier les derniers acteurs de la grande insurrection de 1947. A l'époque, ils s'étaient poudrés le front de poussière rouge, pour réclamer la protection de la terre, et étaient partis au combat en criant "Rano, rano", avec leur jeunesse pour seule arme. Aujourd'hui, ils posent devant l'objectif de Pierrot Men, l'un des plus célèbres photographes de la grande île, exposé dans le monde entier. Ses portraits ont été réunis au sein de Portraits d'insurgés, Madagascar 1947, un livre qui paraît aux éditions Vents d'Ailleurs. Son noir et blanc somptueux inventorie les marques du temps sur les visages parcheminés des anciens guerriers mais quelque chose, dans leur regard, lui échappe. Est-ce le souvenir de ceux qui ne se sont pas relevés ?
Combien, d'ailleurs, de Malgaches ont été victimes de la répression ? Une dizaine de milliers, comme l'avancent les plus timorés, ou 89 000, comme l'affirme le frère Jacques Tronchon, l'auteur d'un ouvrage de référence sur l'insurrection de 1947 ? Raharimanana ne tranche pas. Les chiffres ne sont pas son affaire, ce sont les mots qui l'obsèdent. Dans la préface et les notes de Portraits d'insurgés, Madagascar 1947, il fait parler les vivants et les morts. La dignité des modèles de Pierrot Men cède la place à des phrases crues, aussi cruelles qu'a pu l'être l'armée française. Surgissent soudain des hommes jetés vivants d'avions, pour alimenter la "guerre psychologique", des cranes qui explosent sous les coups de cravache, des mains qui transmettent la dysenterie, parce que, dans les prisons des Français, où les rebelles n'aveint ni eau ni cuiller, elles servaient à la fois à se torcher et à manger, ... Est-ce à cela que ces vétérans songent en prenant la pose ?
Raharimanana avait déjà donné la parole aux insurgés dans un roman, Nour, 1947, et une pièce de théâtre, Madagascar, 1947, qui lui avait valu une censure du ministère français des Affaires étrangères. Dans Les cauchemars du gecko, un recueil paru cet hiver, c'est ce cousin du lézard que le poète nourrit de ses mots. Mais, voilà, ses mots ne passent pas. Le gecko les mâche et les remâche, en rythme, mais ne les avale pas. Du coup, le lecteur entend ce qu'il ne fait qu'ingurgiter ailleurs: les formules toutes faites des communiqués, qui transforment des mots comme "Rwanda", "développement" ou "responsable" en simple bruits ...
Dans Portraits d'insurgés, Madagascar 1947, Gisèle Rabesahala, la fondatrice d'une association de défense des anciens rebelles, déclare à propos de ses protégés : "Quand ils vont disparaître, on va tout oublier, cela expliquera le silence". Le silence et le bruit, voilà contre quoi se bat Raharimanana.
François Mauger
A lire : - Portraits d'insurgés, Madagascar 1947 de Pierrot Men & Raharimanana, éditions Vents d'Ailleurs, 2011 - Les cauchemars du gecko de Raharimanana, éditions Vents d'Ailleurs, 2011