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Festival : les Détours de Babel

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Festival : les Détours de Babel

15/04/2011

Les temps sont durs pour le dialogue entre les cultures… A défaut de trouver des solutions à la sortie de crise, politiques et médias orchestrent le repli identitaire de la France et annoncent l’échec d’une société multiculturelle et métissée. Heureusement s’organise au pied du massif du Vercors, une résistance d’un genre nouveau...



Né de la fusion entre le Grenoble Jazz Festival et les 38e Rugissants, le festival « les Détours de Babel » propose du 8 au 23 avril 2011 une programmation ambitieuse autour du thème « musiques et identités ». Dédiée à Edouard Glissant, cette première édition lui emprunte ses concepts de « poétique de la relation » et de « créolisation ». Le festival a pour ambition de faire rimer les esthétiques musicales des quatre coins de la planète, afin qu’elles se répondent, qu’elles s’ouvrent sur l’imprévisible et qu’elles reflètent les transformations sociales et culturelles de notre époque. Retour sur un week-end de rencontres, de voyages et de dialogues musicaux.



 Rencontre : « Crossroad », Jon Hassell, Jan Bang / Camel Zekri et le Diwan de Biskra.

 


Vendredi 8 avril, le festival s'est ouvert sur une rencontre inédite entre Jon Hassell et Camel Zekri, accompagné par le Diwan de Biskra. Le concert, intitulé « Crossroad », fait se retrouver, à la croisée des chemins, le maître de la  trompette post moderne et les cycles de transes des musiques traditionnelles gnawas d'Algérie. Une expérience sensorielle qui donne l'impression de visiter le Sahara à bord d’un vaisseau spatial. Le capitaine est Jon Hassell et le pilote, Camel Zekri.

 



"Crossroad", la rencontre entre Jon Hassell et Jan Bang d'une part, et Camel Zekri et le Diwan de Biskra de l'autre.

 



C'est pour le public une invitation à la méditation et à l'évasion. Une plongée à l’intérieur du « fourth world », un univers musical façonné par Jon Hassell, qui résulte de la fusion des musiques électroniques, des musiques improvisées et des musiques du monde. Le trompettiste, qui a étudié la musique indienne auprès du maître Pandit Prân Nath, s'inspire des transes intérieures que peut susciter l’écoute profonde d’un raga (principe de base de la musique savante du sous-continent). Quant au Diwan, il adapte son registre, ralentit et canalise son énergie afin de produire de nouvelles sonorités. Camel Zekri, qui a toujours été un habitué de ce genre d'hybridation a, par son jeu de guitare sensible et épuré, joué le rôle de passeur. Il découle de cette étonnante rencontre une musique à visée universelle, un métissage à l'image du « Tout Monde » d'Edouard Glissant, ouvert sur l'autre et sur le partage.


Le Diwan de Biskra



Le lendemain matin, à 11h30, Camel Zekri et le Diwan de Biskra nous ont donné rendez-vous au marché St-Bruno, situé au centre d'un quartier populaire de Grenoble. L’ambiance est fourmillante. Les gens se pressent pour acheter fruits et légumes, vêtements et produits de consommation courante à bas prix. Soudain, résonnent les sons enivrants des darboukas du Diwan...

 

 



Le Diwan de Biskra, samedi matin au marché St Bruno.

 



Une foule, enjouée et curieuse, crée un cortège et danse derrière le groupe, qui circule difficilement dans les allées du marché bondé. Le Diwan s'offre le luxe d'un petit détour pour jouer à la terrasse d'un bar à chichas et met littéralement le feu dans une boucherie halal. Pour finir, le cortège rejoint la bibliothèque du quartier, curieux endroit pour accueillir les musiques de transes sahariennes, et y investit la salle de lecture pour un vacarme du tonnerre. 




« Folk Songs et New Folk Songs » par l’ensemble Op. Cit.



Plus tard dans l'après-midi, l'ensemble Op. Cit., dirigé par Guillaume Bourgogne,  nous invitait à redécouvrir l'œuvre du compositeur italien Luciano Berio (1925-2003), à travers un concert intitulé « Folk Songs et New Folk Songs ».

 


« Folk Songs », est un cycle de chansons écrit en 1964 pour la cantatrice américaine et épouse du compositeur, Cathy Berberian. Il propose des arrangements de chansons populaires et traditionnelles de plusieurs pays : ballades américaines, sérénades siciliennes, chants occitans ou azerbaïdjanais. L'ambition de Berio était tout d'abord musicale, il travaillait sur la sonorité de la voix et était spécialement attaché à retranscrire la spontanéité des airs populaires. Il voulait également rendre compte de la richesse de la diversité des cultures, à l'époque où l'Amérique découvrait, à travers Dylan et Joan Baez, la richesse de ses musiques traditionnelles. 

 


"Folk Songs et New Folk Songs", Ensemble Op. Cit.

 

 


L'ensemble Op. Cit. s'est réapproprié la démarche du compositeur italien pour l'amener encore plus loin. Ces jeunes musiciens, en plus de nous faire découvrir des chants d'Inde, de Java ou de Finlande, l’ouvrent sur les musiques improvisées et le jazz.



 Rencontre : Archie Shepp & Napoleon Maddox "Phat Jam"/ Via Katlehong


A peine le temps de nous remettre que nous nous dirigeons vers un autre temps fort du week-end : « Archie Shepp et Napoleon Maddox, alias Phat Jam, rencontrent la Via Katlehong Dance Company ». Réunion rythmée des musiques urbaines américaines et des danses des townships sud-africains.



Cela fait quatre ans que s'est initiée la fructueuse collaboration entre Napoléon Maddox et Archie Shepp. Le premier est un fin connaisseur de jazz mais avant tout un fiévreux rappeur et un talentueux beat boxer originaire de Cincinnati, le second, est à lui tout seul, un monument de la musique afro-américaine. Cet élégant homme de 73 ans, chantre de la cause et de la conscience noire, garde en lui le souffle libertaire et engagé du free jazz des années 50-60, dont il fut l’un des pionniers. Cette réunion musicale délivre un groove impeccable et percussif.  Après quelques minutes pour planter le décor, entrent en scène les danseurs de la compagnie sud africaine Via Katlehong. Se met en place un dialogue débordant d'énergie qui mérite d’être vu.

 

 



Archie Shepp, Napoleon Maddox, alias Phat Jam rencontrent Via Katlehong

 

 


Les danseurs qui, pour la plupart, ont une vingtaine d'années, nous ont présenté les danses pantsula et gumboots (une danse proche des claquettes qui tire son nom des bottes en caoutchouc qui équipaient les mineurs sud-africains). Issues des ghettos, ces danses sont énergiques, généreuses et ludiques. Pour ceux qui les pratiquent, elles représentent un échappatoire à la violence omniprésente. Entre musiciens et danseurs, la combinaison fonctionne à merveille. Peut-être est-ce parce qu'il y a une expérience commune entre ces trois esthétiques urbaines ? Celle de la ségrégation, de la discrimination et de la détresse sociale de communautés qui autrefois étaient privées de droits et qui sont toujours loin d'arriver à une réelle égalité. Peut-être est-ce aussi plus simplement parce que jazz, hip hop et pantsula, sont trois expressions artistiques où danses et musiques sont intimement liées. Quoi qu'il en soit, le public, debout, a fait un triomphe à ce spectacle revigorant.

 

 

Via Katlehong et Phat Jam

 

 

« Grand bal électro » et « brunch musical »


La soirée se termine en beauté, puisque nous embarquons à bord d'un téléphérique qui nous mène à un grand bal électro « lusophone », qui a lieu à l’intérieur de la Bastille, un fort surplombant la ville. La vue panoramique sur la ville de Grenoble et sur les massifs du Vercors et de Belledonne est saisissante. Le Dj Frédéric Galliano, grand spécialiste du Kuduro, une électro à la sauce angolaise, nous envoie, avec l'aide de quatre MCs, des déflagrations tropicales jusqu'au petit matin.




Dimanche nous nous rendons au Musée Dauphinois, ancien couvent, pour un « brunch musical », au cours duquel nous assistons à de nouvelles rencontres axées sous le signe de l'expérimentation. Tout d'abord entre l’inventive clarinette klezmer de Yom et les guimbardes ou les flûtes à calebasse chinoises de Wang Li, puis entre la cornemuse d'Erwan Keradec et le piano de François Rossé.

 

Le Diwan de Biskra au musée Dauphinois

 



Pour se replacer dans l'ambiance exaltée de la veille, nous retrouvons la compagnie Via Katlehong le temps d'un « battle » (compétition entre danseurs, où l'on compare ses pratiques) avec des danseurs hip hop grenoblois. Là encore, la spontanéité et la générosité subjuguent.




Les directeurs Benoît Thiebergien et Jacques Panisset portent avec toute leur équipe un projet à qui l’on souhaite longue vie. La qualité de la programmation, la sensibilisation à l’échange et à la relation, sont autant de gages de la qualité du festival. Bien qu’amputé de certaines créations et concerts à cause de l’annulation de l’année du Mexique, le festival réserve encore de nombreuses surprises.
 

 




Augustin Bondoux & Rémi Crepeau

 

 

Et aussi sur le web :

- Le site des Détours de Babel (Programmation, Réservation, Infos)

 

 


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