Réseau sociaux : mort numérique et éternité virtuelle
15/04/2011
Sur le web, et particulièrement sur Facebook, la mort se porte à merveille. Au point de susciter l'utopie d'un avatar numérique immortel. Enquête.
En 2005, une joueuse chinoise bien connue dans le milieu des gamers passe l'arme à gauche après des heures à jouer à World of Warcraft, le célèbre jeu de rôle en ligne. Sa disparition suscite un rassemblement de commémorations sans précédent à l'intérieur du jeu lui-même, immense univers virtuel où les joueurs incarnent des avatars. Anecdotique ? Pas si sûr.
Il y a quelques semaines, le réseau social Facebook a annoncé totaliser près de 600 millions d'usagers, dix fois la population française. Et le site n'est plus la seule terre de prédilection des jeunes, il séduit désormais les seniors. Selon comScore, une entreprise de recherche marketing américaine, Facebook comptait en 2010 pas moins de 6,5 millions d'utilisateurs de plus de 65 ans sur le seul sol américain. Fort de cette nouvelle population, le réseau social a dû faire face à une nouvelle réalité : la montée en flèche de la mortalité sur le site, désormais le plus grand cimetière virtuel au monde avec près de 5 millions de profils inactifs pour cause de décès...
Pour faire face à une telle hécatombe numérique, et éviter d'envoyer à sa tante récemment décédée un poke (action d’attirer l’attention d’un autre membre de Facebook NDLR) mal venu, la firme de Mark Zuckerberg a dû trouver des solutions. Les proches du défunt peuvent désormais signaler un décès au site, lequel s'engage à fermer le compte ou à le transformer en « mémorial ». Un état de fait qui peut encore paraître singulier, mais révèle à quel point le web est devenu un espace social à part entière, où l'on vit et où l'on meurt.
Mark Zuckerberg
Mais le phénomène commence à soulever des interrogations. Que deviendront nos legs numériques après notre mort, tweets, mails, blogs et autres statuts Facebook ? En janvier, un ingénieur de Microsoft, Gordon Bell, a publié un livre étonnant, Total Recall, dans lequel il raconte son projet MyLifeBits. Depuis 12 ans, il numérise toute sa vie (cartes postales, bulletins de santé, correspondance, mails, photos, vidéos...) et enregistre tous ses déplacements via GPS […]. Le but de cette expérience ? Toucher à une forme d'immortalité en créant un avatar numérique capable de répondre de manière autonome aux questions que poserait la descendance du défunt.
Des sociétés comme MyCyberTwin ou Lifenaut développent ainsi des logiciels de chat intelligents, alimentés par notre vie numérique (mails, blogs, tweets...) et capables de simuler nos conversations, dans l'idée - ou l'illusion - de parvenir un jour à numériser l'intégralité de notre personnalité et à créer un double numérique éternel. Utopie ou réalité, la mort à de beaux jours devant elle !
Gordon Bell
Interview d'Antonio Casili, sociologue chercheur à l'EHESS et auteur des Liaisons numériques (éd. du Seuil)
Avec 600 millions de profils et des utilisateurs vieillissants, Facebook a dû récemment se pencher sur la gestion des profils de personnes décédées. Avec l'activation de la fonction "memorial", on voit désormais de véritables rituels funéraires sur la Toile. Que vous inspire cet état de fait sur l'opposition communément admise entre monde réel et monde virtuel ?
Antonio Casilli : Cette opposition est fallacieuse. Les soi-disant mondes virtuels ne font que prolonger, compléter nos interactions sociales hors-ligne. Pour deux milliards de personnes, les événements de l’existence passent aussi par le Web : la naissance, le tissage de relations sociales (l’amitié, l’amour…) et – pourquoi pas ? – la mort. Mais ceci ne veut pas dire qu’ils cessent d’avoir lieu essentiellement dans notre quotidien.
Les phénomènes qu’on observe sur le Web, et qu’on a décidé de qualifier de « rituels funéraires » ne sont, dans la plupart des cas, que des versions électroniques de vieux faire-part de décès. Quant à Facebook, la fonction memorial fait surgir un autre ordre de questions. De fait, un mémorial n’est qu’une page comme les autres, dans laquelle certaines fonctionnalités (comme la mise à jour des statuts) ont été désactivées. Même si elles ne sont plus visibles, les informations et surtout les données relationnelles des utilisateurs décédés (leurs listes d’amis, leurs groupes) restent intactes dans les serveurs de Palo Alto. Rien d’étonnant. Facebook est un service qui ne doit son bon fonctionnement qu’à une architecture de données rigide, de laquelle on ne peut pas – pour des raisons techniques – retirer des profils d’utilisateurs.
Pensez à la difficulté d’effacer votre compte sur ce réseau social… Les mémoriaux en ligne répondent à la même logique : une fois qu’il est entré dans Facebook, nul ne doit sortir. C’est comme ça que Mark Zuckerberg peut se flatter de plus de 500 millions de profils.
Facebook, Twitter, blogs et j'en passe, ... Les internautes aujourd'hui lèguent des fragments toujours plus importants de leur vie : humeurs, souvenirs, photos, vidéos, amours, blagues etc. Et nous en sommes qu'au début. Pouvez-vous nous parler de Gordon Bell, cet ingénieur chez Microsoft, qui s'est lancé dans un étrange projet d’archivage de sa vie numérique ?
Antonio Casilli : Comme les scientifiques du dix-neuvième siècle qui expérimentaient sur eux-mêmes des procédés révolutionnaires ou des nouveaux médicaments, Gordon Bell a voulu être le cobaye de son propre dispositif, appelé life-logging. Il consiste à numériser et à archiver toutes les informations ayant trait à sa vie : chaque document produit ou reçu, chaque image, chaque texto... Un peu pompeusement, la presse à assimilé cette expérience à la création d’une « vie numérique ». Mais il ne s’agit que d’une version augmentée d’une boîte à souvenirs, de celles où nos grands-parents gardaient leurs vieilles photos et correspondances.
Somme toute, nous sommes face à un système qui récupère et prolonge certaines pratiques traditionnellement associées au passage du temps, au vieillissement, et finalement à la mort.
Derrière ce projet ne retrouve t-on pas in fine une volonté de poursuivre le projet Transhumaniste ? Pouvez-vous nous dire de quoi il s'agit ?
Antonio Casilli : Le transhumanisme est une posture philosophique qui vise à dépasser la condition humaine grâce aux progrès de la science et de la technique. Il s’agit d’une mouvance de pensée très variée, qui fédère des sujets forts disparates. Il y a presque vingt ans, les théoriciens de l’un de ses sous-courants, rassemblés autour de la revue étasunienne Extropy, ont commencé à jouer avec l’idée du téléchargement de l’esprit – ou mind uploading : scannériser chaque neurone, chaque synapse d’un individu et par cela réaliser le transfert en ligne de toute l’information contenue dans son cerveau.
Pour certains l'immortalité serait donc chose possible en transférant nos données numériques au sein d'une substance non-biologique ?
Antonio Casilli : Certains vont encore plus loin, en proposant d’implanter ces mémoires artificielles dans des modélisations de corps 3D, des avatars. Bien sûr, il ne s’agit que d’une chimère, un fantasme technologique. Mais comme tout fantasme, il exprime un ensemble d’attentes sociales liées à la vie et à la mort : l’envie de vivre éternellement, l’envie de s’inventer un au-delà qui soit le reflet de notre vie physique. Et comme notre vie physique baigne dans l’informatique, notre au-delà aussi se représente désormais comme un paradis d’octets.
Que pouvons-nous retenir de tout cela ?
Antonio Casilli : Que nos technologies communicantes s’enracinent dans des imaginaires très anciens, qu’ils colportent, reconfigurent et amplifient. En tant que chercheur, il ne m’appartient pas de savoir si ces croyances sont vraies ou fausses. Ce qui m’intéresse est d’en étudier les récurrences, les significations sociales.