Livre: les chroniques afro-sarcastiques de Venance Konan
11/03/2011
Depuis le deuxième tour des élections présidentielles ivoiriennes, le 28 novembre 2010, Venance Konan se sait en danger. Il prend ses précautions, sort peu. Lui qui n’a de cesse, dans les journaux ivoiriens et étrangers, de dénoncer le « cambriolage de la démocratie opéré par Laurent Gbagbo », sait que « chaque nuit, des milices enlèvent des gens qui ne réapparaissent plus ». Le 10 janvier, les craintes de celui qui, en 2007, a été poussé à la porte du journal gouvernemental Fraternité Matin, se confirment : « Un ami, mon ancien voisin de quartier, m’a appelé pour m’informer que le Cecos (Centre de Commandement des Opérations de Sécurité) venait de partir de mon ancien domicile que j’avais quitté depuis bientôt deux ans ». Venance Konan décide alors de quitter son pays, via Bouaké puis Ouagadougou, et choisit de trouver refuge en France.
Aujourd’hui, il a encore « intellectuellement » du mal à se dire en exil. Et pourtant, voilà un mois qu’il est à Paris, à la Maison des Journalistes, et que, contrairement à ses espoirs, aucune solution n’a été trouvée pour régler la crise post-électorale dans son pays. Venance Konan est inquiet : « Laisser Laurent Gbagbo réussir son coup de force, c’est accepter qu’aucun chef d’Etat africain ne reconnaisse plus jamais avoir été battu dans les urnes. » Le blocage ivoirien lui fait craindre le pire quant à la réussite du processus démocratique sur le continent.
Dans la plupart des pays d’Afrique où l’on est passé du parti unique au multipartisme au début des années 90, les élections libres et transparentes posent en effet toujours problème. Selon Venance Konan et son dernier ouvrage, elles font même désormais partie du « folklore africain ». Dans ses Chroniques afro-sarcastiques, l’écrivain pamphlétaire dépasse en effet largement le contexte ivoirien. Ses textes courts et incisifs dressent un bilan sans concession des 50 ans d’indépendance d’une grande partie des pays d’Afrique et nous disent tout des « nègreries » : ces situations « mélangées » dans lesquelles les Africains ont l’art de s’embourber, victimes tant des menées extérieures que de leurs propres choix.
Sur un ton décapant, Venance Konan décrit les rapports à la « je t’aime moi non plus » qu’entretiennent les Africains avec leur ancienne métropole et épingle les travers de chacun : les complexes d’infériorité des uns et des autres, la culpabilité parfois mal placée, tout ce qui entrave la possibilité d’une mentalité ni « afro-pessimiste », ni « afro-optimiste » mais « afro-réaliste ». L’écrivain parle « gbè » comme on dit à Abidjan, c’est à dire clair et sans épargner personne : les puissants et les misérables, les blancs, les noirs, les jaunes, les vivants et les morts… Dans le « village de la françafrique », tout le monde en prend pour son grade. Sa galerie de portraits des petits et grands « chefs » est, à ce titre, particulièrement édifiante : d’Eric Besson « le traître intégral » à Jacques Foccart, « l’âme damnée du Général » de Gaulle, en passant par « Speedy Wade » ou le « beau Blaise » Compaoré, tous sont renvoyés dos à dos dans leur manière d’exploiter peuples et richesses.
Pour comprendre ce que le terme « indépendance » a réellement signifié pour l’Afrique et pour la France, et alors qu’une quinzaine de scrutins doivent avoir lieu en 2011 sur le continent, la lecture de ce bilan à la fois tristement désabusé et irrésistiblement drôle s’impose.