Troisième album desfrères Joubran, "Asfar" célèbre la tradition palestinienne mais embarque l’auditeur dans un voyage sensoriel qui vibre bien au-delà. Explications avec Wissam, cadet de la fratrie.
Le voyage (« asfar », en arabe) semble avoir guidé vos pas au moment d’enregistrer ce nouveau disque…
Wissam Joubran : C’est l’une de nos principales sources d’inspiration. Qu’il s’agisse de l’improvisation autour d’un mode, en quelque sorte une invitation au voyage musical à partir d’une mélodie, ou plus prosaïquement des voyages que l’on faits pour nos concerts. Depuis cinq ans, nous avons eu la chance de découvrir de nombreux pays, et en retour ces cultures que nous avons traversées, tout comme la multitude de sons qui nous entourent au quotidien, ont nourri notre manière d’entendre le monde et notre manière de jouer. Adnan est parti en Espagne, où il a creusé le flamenco. Moi, j’ai beaucoup écouté de musique indienne et Samir de classique. Sans oublier Internet, un monde où on peut faire le tour de la musique du monde en un clic.
(Vidéo : bande-annonce présentant l'album)
Il y a aussi des rencontres improbables, comme avec Rodrigo y Gabriela…
Wissam Joubran : Oui, a priori leur univers plutôt rock pouvait sembler éloigné du nôtre. Pourtant cette curieuse alchimie fonctionne, et cet échange trouve naturellement son écho dans notre album.
Ce disque poursuit la rénovation de votre tradition…
Wissam Joubran : On ne peut pas se contenter de reproduire une formule qui a marché. Il faut avancer pour progresser, créer. Sinon, cela n’aurait pas de sens. Au départ, il nous fallait imposer une formule inédite, trois ouds joués par trois frères, tous compositeurs, et aujourd’hui, le sujet n’est pas le oud, mais la musique. D’ailleurs, notre premier modèle était le trio Paco De Lucia, John McLaughlin et Al Di Meola, trois fortes personnalités, bien différentes mais qui avaient l’ambition de créer sur la base d’un dialogue, en direct. Nous souhaitons écrire une tradition pour le futur, et non répéter ce qu’ont joué les anciens, pour lesquels nous avons le plus grand respect. Mais la meilleure façon de les honorer, c’est d’oser aller au-delà. Et toucher la jeune génération.
(Vidéo : Le Trio Joubran rend hommage au poète Mahmoud Darwich, figure marquante du patrimoine culturel palestinien)
Comment est reçue votre musique par la jeunesse en Palestine ?
Wissam Joubran : Quand Samir, notre frère aîné, s’est mis au oud, beaucoup lui disaient de choisir plutôt la guitare, un instrument « moderne ». Les choses ont bien changé depuis, et la perception de cet instrument « ancien » s’est en quelque sorte inversée. Il y a de plus en plus de jeunes étudiants qui apprennent le oud. Plus de 80 à Ramallah ! Plus qu’au Caire ! C’est énorme.
Wissam Joubran : En concert, c’est une composante essentielle : entre nous trois, mais aussi entre nous et le public. Quand je pose une question à mes frères avec mon oud, ils me répondent, mais le public aussi d’une certaine façon. Notre musique prend une autre dimension en scène : l’esprit du moment qui échappe à tout contrôle...
Jacques Denis
Trio Joubran, "AsFâr", (World Village/Harmonia Mundi), sortie le 3 mars 2011.