L’alizé a forci. Juste ce qu’il faut pour faire mousser la barrière de corail. Les tons vifs des ailes de kitesurfs se meuvent en théories légères. Vers l’horizon vacillant de chaleur, le lagon étire ses variations de l’émeraude au lapis-lazuli. Avec ses noirs et verts sombres, l’à-pic de la montagne tranche. De larges plaies ocre rouge découpent à angles droits le chaos des hauteurs. En va-et-vient sur des zigzags abrupts, d’énormes camions grignotent le nickel. Ce minerai transforme la Grande-Terre de la nouvelle-Calédonie en un eldorado du XXIe siècle.
Le petit avion se pose sur l’aéroport minuscule et charmant de Lifou. Les îles Loyautés, dont elle est la seconde en taille, sont aussi vertes et plates que Nouméa, sur la Grande-Terre, est construite et accidentée. Pas plus d’une petite douzaine de routes traverse les forêts de l’île. Aucun champ en vue. Entre les arbres, nous dit-on, des chemins mènent aux jardins kanaks. « Ce sont des jardins, non pas à la française, ni à l’anglaise, mais sinueux, mélangés, semés selon un plan qui doit ressembler à de la magie plutôt qu’à un ordre logique », écrit J.M.G. Le Clézio. On y cultive le manioc et le tarot (plante à bulbe comestible aussi appelée colocasia, NDLR). On y cueille la mangue, la goyave ou les oranges. L’igname bénéficie d’un traitement particulier. Plante grimpante, elle a besoin de neuf mois de soins avant que soit déterré son long tubercule au goût succulent. Une gestation qui l’apparente à celle des humains.
« La fête de l’igname est le moment de ressouder les liens entre les clans et les familles. C’est le grand jour pour les chants et les danses traditionnels », dit Marie-Jeanne Bourré-Barré de l’île des Pins. Sur l’aire de danse devant les cases, les troupes se succèdent. Une féerie de peintures corporelles souligne la beauté des corps. Les pagnes en fibres végétales donnent son au frisson dans les combats simulés. Des grelots en coques de fruits marquent le tempo des pieds sur le sol, souligné de percussions d’écorce et de bambous pilonnant la poussière. Un spectacle hypnotique.
Derniers colonisés, il y a 150 ans, les peuples mélanésiens refusent d’oublier les traditions qui les unissent depuis trois millénaires. Voilà pourquoi le groupe du Fer de lance Mélanésien - qui rassemble les États indépendants de Papouasie-Nouvelle-Guinée, Iles Salomon, République de Fidji, vanuatu et la Nouvelle-Calédonie au travers du FLnKS (Front de libération nationale kanak et socialiste, nDLR) - a créé le Festival des Arts Mélanésiens. Venus de tous ces pays, un millier d’artistes, chanteurs, danseurs, artisans, a été accueilli du 12 au 24 septembre 2010 dans les neuf communes hôtes de nouvelle-Calédonie. Parmi elles, Lifou, « Dréhu » pour les Kanak.
A LIRE :
- Catalogue de l’exposition "Lapita, ancêtres océaniens", au Musée du Quai Branly - J.M.g. Le Clézio "Raga. Approche du continent invisible" (Seuil, Paris 2006)