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Armada Bizerta, le rap de la jeunesse tounsi

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Armada Bizerta, le rap de la jeunesse tounsi

28/01/2011

Ils ont affûté leur verbe et leur rythme dans la clandestinité, ils ont l'énergie des résistants qui ont gagné leur révolution : les rappeurs libres tunisiens vont cartonner.

 

Jeudi 13 janvier. La Tunisie est en feu. Bab Mateur, quartier tranquille du centre de Bizerte, est méconnaissable derrière les rangées de militaires. De point de rendez-vous en point de rendez-vous, nous arrivons au studio d'Armada Bizerta. Ce n'est qu'une minuscule ancienne cuisine au fond d'un jardinet. Qu'importe, la porte reste ouverte, et dedans dehors, la musique éclate. Armada Bizerta est en train de finaliser son dernier track qu'il veut lancer sur facebook dans la nuit : « Touche pas à ma Tunisie ». Les tirs entre policiers et militaires résonnent tout autour. Nous devrons arrêter de nous parler ce soir-là.
 

Vendredi 14 janvier. Au matin, « Touche pas à ma Tunisie » est en ligne (voir vidéo ci-dessous).
19 heures : Armada Bizerte nous téléphone : « Il arrive quelque chose inimaginable, impensable. Ben Ali est tombé, Ben Ali a fui. »

 

 

 

C'est aujourd'hui en pleine lumière que Malek Kemiri (Malex), Akram Hamdi (Campos) et Ahmed Galai, le beatmaker, nous racontent leur Armada. Est venu se joindre à eux Ben Salem Mohamed, du groupe de hip-hop Lak3y. Entretien.

 

Votre musique a-t-elle toujours été un moyen de lutte contre la dictature ?

Toujours. Nous sommes des amis, nous écoutions la même musique, du rap américain comme KRS One, Wu Tang Clan, Gang Starr. En plus de vivre notre passion, nous avons voulu fabriquer ensemble un outil de lutte : Armada Bizerta est née de notre soif de liberté d'expression. Malgré les risques et le peu de moyens (juste un logiciel Fruity Loops et un clavier), nous avons osé un rap conscient, pour nous le seul rap digne de ses origines.

 

Quelles sont vos revendications ?

De l'oxygène. Quand quelqu'un est bâillonné, il meurt par asphyxie. Nous criions pour ne pas mourir. Aujourd'hui, on respire librement. Nos titres étaient « Une envie de changer », « Serviteur de Lucifer », « Silence, on pille ». Nous chantions les revendications de la jeunesse tunisienne, le chômage, la pauvreté, la corruption, l'inégalité entre les régions, l'humiliation, la censure, la culture de la terreur. Armada Bizerta est le seul groupe a avoir écrit sur la révolte de Gafsa en 2008. Nous criions notre désir de vivre libres. Nous n'allons pas nous endormir, nous allons continuer à être une voix de vigilance, de lucidité et de provocation. Le rôle du rappeur est d'exprimer son peuple.

 

Comment faisiez-vous entendre votre musique ?

Au début, par le bouche à oreille puisque toute parole était interdite. Et terriblement risquée. Nous n'avions pas accès à dailymotion, youtube, facebook... Nous passions par myspace et skyrock. Bizerte, comme le reste du pays, est forte de sa jeunesse et de sa créativité, même muselée. Nous y avons constitué un collectif de musiciens, Sound of Freedom, pour créer ensemble, échanger, se soutenir. Dès que facebook a été autorisé, le réseau en Tunisie s'est élargi et nous avons pu commencer à communiquer avec l'extérieur. Nous avons fait des featurings avec Maximo Terapia, un groupe chilien, et avec Zona Roja, des rappeurs argentins. Ils sont engagés comme nous et vivent dans des conditions similaires. Nous menons le même combat à travers une musique underground. Nous le faisons à travers nos textes et à travers une recherche musicale fortement inspirée du jazz, du soul et du rock. Nous avons aussi échangé avec Loop Troup, un groupe suédois, et même un groupe breton qui a pris contact avec nous ! Mais les comptes facebook et myspace de tous les membres de Sound of Freedom ont été piratés puis fermés il y a quatre mois. La police est venue nous intimider. Mais ça ne nous a pas fait taire : pendant la révolution, Sound of Freedom a sorti deux tracks, un sur Sidi Bouzid et « Touche pas à ma Tunisie ».



Vous sentez-vous proches des rappeurs français ?


Nous apprécions énormément Medine et Kery James, pour la richesse de leur culture musicale, pour leurs compositions sans parasites et leur insoumission civique. Nous partageons les mêmes idéaux. Les jeunes Tunisiens ont d'ailleurs adopté la chanson de Medine, « Besoin de révolution » pendant notre révolution. Nous nous sentons peu proches des autres rappeurs français, nous ne partageons pas leurs préoccupations. Vu d'ici, ils nous paraissent remplis de préjugés et d'idées reçues qu'ils conservent en ghetto, sans proposition et sens de l'autre. A ce jour, aucun d'entre eux ne nous a soutenus.

 

Comment rêvez-vous l'avenir culturel de la Tunisie ?

Musiciens, cinéastes, écrivains, graffeurs, respirez, ouvrez votre âme à la création ! Nous avions la tête et le cœur inclinés. La loi du « chut » est terminée. On veut des scènes, des concerts, on veut à nouveau de vrais artistes de jazz au festival de Tabarka, on veut des artistes contestataires à Carthage, on veut pouvoir accueillir en Tunisie des gens qui n'ont jamais pu y venir, comme Manu Chao. On rêve de croiser un type qui joue de la guitare au hasard d'un coin de rue !


Recueillis par  Mireille Peña

 



Les voix qui s'élèvent déjà

Il n'existait officiellement en Tunisie que des musiciens acceptés par l'ancien régime. Le hip-hop et le rap jouaient dans la cour du commercial. Officieusement, des musiciens alternatifs se levaient un peu partout et se radicalisaient dans l'insoumission.
Quelques noms dorénavant incontournables.

 

Un des premiers rappeurs à exprimer la colère de la jeunesse tunisienne a été Ferid et son groupe les Filozof. Obligé de quitter la Tunisie en 2005, il vit maintenant en Espagne, où il a a choisi de s'appeler El Extranjero. Il fait partie du groupe Delahoja et continue de chanter en tunisien. (voir aussi la page Facebook)


 

Hamada Ben-Amor, alias El General Lebled, a été arrêté le 6 janvier dernier pour son titre « Président, ton peuple est mort ». Libéré le 11 janvier, il est aujourd'hui le symbole de la voix de la contestation.

 

 

DJ Costa, reggae rap, et LeO, hip-hop, ont lancé en 2005 le groupe Brigade Parazit's.


 

Guit'on navigue allègrement entre hip-hop, R'n'B et rap.
 

 

 

Sound of Freedom est le label du collectif hip-hop et rap de Bizerte. Il réunit Armada Bizerta, Lak3y, Diable rouge, BlakoM et Djambo. « Touche pas à ma Tunisie » est le track qu'ils ont créé en pleine révolution.


M. P.


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