Tactikollectif : « Agir contre une vision pétrifiée et putréfiée des questions d'identités »
05/03/2011
Avant de « Tomber la chemise » sur un air de ska et de décrocher le gros lot, les membres de Zebda l'avaient longuement mouillé, leur satanée chemise, dans des aventures associatives. Au commencement, était Vitécri, une association des quartiers nord de Toulouse, qui a poussé ces jeunes à se lancer dans la musique. Puis est venu Tactikollectif, qui leur a offert une certaine indépendance de réflexion et d’action et a notamment permis de produire "Motivés", la collection de chants militants qui sert de bande-son à de nombreuses manifestations. Tactikollectif est toujours fermement ancré dans la vie culturelle, associative et militante toulousaine. Spécialiste des évènements musicaux, l'association – en lien avec l'ACHAC, un groupe d'historiens qui travaillent sur la colonisation et l’immigration en France – organise depuis 2004 le festival "Origines contrôlées", qui sert de haut-parleur à la foisonnante production culturelle issue de l'immigration. Salah Amokrane, son représentant, nous a fait part de ses réflexions sur les cultures alternatives ...
La contre-culture est elle pour vous une réalité ?
Salah Amokrane : Dans sa version "initiale", la contre-culture est derrière nous, rattrapée et ingérée par le capitalisme. Alors, si aujourd'hui la "contre-culture" est une réalité, elle ne revêt pas les mêmes formes politiques que dans les années soixante-dix par exemple, et on peut peut-être, retrouver des aspirations "contre-culturelles" à l'intérieur de certaines esthétiques, ou dans certains secteurs culturels pourtant déjà représenté dans l'institution. Je veux dire par là que les choses sont moins monolithiques, plus fragmentées que par le passé. Quand on est attaqué de toutes parts, les formes de résistance se diversifient. Il y aura alors du hip-hop "contre-culturel" et du hip-hop mainstream, des squats d'artistes et des arts de la rue devenus institutionnels, et pseudo contestataires... Ce qui me semble caractériser un acte contre-culturel, c'est sa destination politique, son potentiel résistant, ou une pratique qui promeut d'autres rapports sociaux … un autre ordre social.
Si oui, à votre avis, quelles personnalités ou structures pourraient la représenter aujourd'hui en France?
Salah Amokrane : Il n'y a plus à mon avis de personnalités ou de structures emblématiques de la contre-culture … Le rap, quand il n'est pas totalement ingéré par le business, me semble parfois la représenter car il est l'expression de la contestation la plus radicale de ceux qui sont victimes du racisme d'Etat ou de la répression policière, mais les teufeurs et autres travellers aussi (cf la loi Lopssi 2 qui va réprimer l'itinérance), … Quoi que, dans l'air ambiant, les expressions culturelles de l'immigration, c'est souvent de la contre-culture...
Nous évoquons dans notre dossier spécial la revendication de la lenteur, la transmission des outils de communications aux minorités, l'artivisme (performances à la fois artistiques et politiques), la défense des cultures minoritaires d'ici et d'ailleurs, les coopérative de production et de diffusions culturelles, ... Vous reconnaissez-vous dans l'un de ces gestes ou l'une de ces attitudes qui peuvent ressembler à de la contre-culture ?
Salah Amokrane : Les exemples que vous citez sont sans doute ce que peut être la contre-culture en 2010, expression culturelle du contre-pouvoir, … Pour ce qui nous concerne, la recherche de l'émergence, de la formalisation d'une expression politique des quartiers populaires, et / ou empreinte de la trace de l'histoire de l'immigration se fait autant à partir des héritages politiques que culturels.....
Dans votre démarche artistique et citoyenne, vous agissez pour (en faveur de) quoi ? Et contre (en réaction à) quoi ?
Salah Amokrane : Nous agissons pour l'égalité et nous espérons contribuer, grâce (entre autres) à l'action culturelle, à la formation d'une relève politique qui maîtrisera les enjeux contemporains, dans des sociétés héritières de l'histoire des migrations... Ainsi, peut être pourrons-nous mieux agir contre une vision pétrifiée et putréfiée des questions d'identités... C'est pour certains qui détiennent le pouvoir, dur à avaler, mais l'identité est en mouvement et l'un des rôle de la contre-culture, c'est de aussi faire bouger l'identité, les identités.