EHZ, festival du Pays Basque : « Un festival contre-culturel construit une microsociété sur d’autres principes »
22/02/2011
On pourrait dire du festival Euskal Herria Zuzenean qu'il est « maudit », comme on le dit souvent d'Haïti, mais ce serait malhonnête …
Non, Haïti n'est pas maudite, elle continue juste de payer au prix le plus fort son statut de première République noire de l'Histoire. Le festival Euskal Herria Zuzenean n'est pas maudit non plus, il paie juste son attachement à ses idées : multiples déménagements, subventions minimalistes, fragilité financière, ...
Et pourtant, Euskal Herria Zuzenean (c'est-à-dire "le Pays basque en direct"), qu'on résumera comme tout le monde en "EHZ", est un succès. Chaque année, il réunit début juillet des jeunes venus de tout le Pays Basque pour applaudir des artistes aussi divers que, pour citer la programmation 2010, Rachid Taha, Gose (pop rock en Basque), Balkan Beat Box, Bizardunak (folk basque), la rappeuse Casey, Berri Txarrak (metal rock en Basque), …
L'été dernier, les dégâts causés par une violente tempête avaient engendré une perte de plus de 200 000 euros. Beaucoup croyaient le festival définitivement fini. Mais la détermination et l’énergie des bénévoles qui l’organisent a permis un miracle : une nouvelle édition du festival aura lieu à Heleta, à 20 minutes de Bayonne, du premier au 3 juillet. Cette folle énergie s’entend dans les réponses qu’ils nous ont faites …
La contre-culture est elle pour vous une réalité ? Si oui, à votre avis, quelles personnalités ou structures pourraient la représenter aujourd'hui en France ?
Eneko Gorri : La contre-culture est une réalité pour EHZ, mais pas par opportunisme ou pour coller à une mode passagère. En pleine vague de greenwashing, on a vu depuis 2009 plein de festivals s’autoproclamer éco-festival, green-event... Heureusement qu’il n’existe pas de label “contre-culture”, sinon on le verrait fleurir sur le bas des affiches des plus grands rendez-vous culturels d’Europe.
Pour nous, les choses sont plus naturelles : nous sommes profondément militants, résolument engagés dans les luttes et c’est naturellement qu’on cherche à organiser des rendez-vous culturels qui nous ressemblent. On s’inscrit dans la grande famille des gens qui ne font pas de l’événementiel pour en vivre, qui essayent d’être le plus cohérent possible et surtout qui s’auto-organisent dans un esprit d’indépendance. Dans notre cas, ce sont les 700 bénévoles de l’association qui portent le projet, avec les milliers de festivaliers. Nous ne sommes financés qu’à hauteur de 10% de notre budget par les pouvoirs publics et quasiment pas par les privés.
Comme on le disait précédemment, on s’inscrit dans cette grande famille qui fait de « l’alternatif » son mode de vie. Un festival contre-culturel, en somme, c’est une période éphémère pendant laquelle on reconstruit une microsociété sur d’autres principes. Place aux groupes locaux, non reconnus, indépendants, place aux arts de la rue. Mais pour nous, la culture dépasse de loin la seule programmation artistique : c’est aussi la langue qu’on parle, les rapports qu’on institue entre les gens, le public auquel on s’adresse, les traditions qu’on met en avant…
Il y a une multitude d’acteurs qui s’inscrivent dans cette logique et sont porteurs de contre-culture. Mais heureusement, il n’y a aucun porte-parole qui représente publiquement et médiatiquement cette famille. Les représentants de la contre-culture ne sont pas dans les grands médias, ils ne dépensent pas 30% de leur budget dans des actions de communication, ils ne sont pas invités dans les salons des institutions publiques, … mais ils font vivre la culture au quotidien. Au Pays Basque, des lieux comme les Gaztetxe (maisons autogérées par des jeunes du village) en sont l’illustration parfaite mais il en existe un peu partout en Europe et dans le monde.
Nous évoquons dans notre dossier spécial la revendication de la lenteur, la transmission des outils de communications aux minorités, l'artivisme (performances à la fois artistiques et politiques), la défense des cultures minoritaires d'ici et d'ailleurs, les coopératives de production et de diffusions culturelles, ... Vous reconnaissez-vous dans l'un de ces gestes ou l'une de ces attitudes qui peuvent ressembler à de la contre-culture ?
Eneko Gorri : On se reconnaît dans toutes ces attitudes, évidemment. On pourrait s’éterniser sur chacun de ces éléments, mais dans notre cas, c’est la défense des minorités culturelles qui est le pilier fondateur. Durant de longues années, le slogan du festival qu’on organise était « L’eurock des peuples contre la World Company », mettant en avant des cultures locales fortes contre l’uniformisation culturelle. Aujourd’hui encore, la langue basque reste présente dans l’ensemble de notre communication et de notre fonctionnement, au détriment d’un anglais qui fait soi-disant plus « branché » dans le milieu des musiques actuelles… La culture basque aussi est très présente dans nos événements, à travers différentes formes d’expression et surtout au côté d’autres cultures qu’on dit « minorisés » plutôt que « minoritaires ». Mais évidement, on privilégie une image dynamique, actuelle et réelle des cultures traditionnelles locales, sans tomber dans l’image carte postale souvent mise en avant par des entrepreneurs de folklore.
Dans votre démarche artistique et citoyenne, vous agissez pour (en faveur de) quoi ? Et contre (en réaction à) quoi ?
Eneko Gorri : C’est assez compliqué de répondre de façon synthétique, parce qu’au final rien n’est figé. On est une association à dimension humaine et on s’engage sur des thèmes du moment. En novembre décembre, par exemple, on a défendu une de nos bénévoles, ancienne membre du Conseil d’Administration. Elle s’appelle Aurore Martin et est menacée d’extradition vers l’Espagne pour avoir participé à des réunions d’un parti politique légal en France. Pour nous, c’est clairement une atteinte à la liberté d’expression et d’opinion. Mais de manière plus générale, on défend la langue, la culture et l’identité basque, les libertés sexuelles, l’égalité homme/femme, la solidarité entre les peuples, la protection de l’environnement, les droit civiques et politiques, la diversité culturelle, la justice sociale… Et on combat tout ce qui est libéralisme, contrôle social, ordre moral, uniformisation, … Bref ! Rien de bien exceptionnel, mais des sujets qui ont encore besoin d’être portés selon nous.