Sirventès : « Contre-culture ? Certainement pas ! »
03/02/2011
Leur structure porte le nom de la forme poétique dont les troubadours occitans usaient pour leurs textes satiriques, politiques ou moraux. Pas étonnant, donc, que les animateurs de Sirventès n'aient pas hésité à jouer le rôle du poil à gratter dans notre enquête. Installée à Aurillac, Sirventès est une SCOP, une Société Coopérative de Production, qui réunit administrateurs, musiciens, conteurs, artistes de rue et plasticiens. Leur logo apparaît au dos de quelques uns des disques qui ont renouvelé, ces dernières années, la chanson occitane. Qu’ils soient signés Du Bartas, La Mal Coiffée, Laurent Cavalié ou Le Comité, ils font souffler un vent frais et vivifiant depuis les sommets du Cantal.
Interrogé sur les contre-cultures, Joël Mespoulède, le tourneur qui s’occupe des concerts de tout ce petit monde, a choisi de nous ramener à la réalité la plus crue, quitte à faire grincer quelques dents.
Sirventès : La contre-culture ? Question intéressante quand on sait que la majeure partie d'entre nous est intermittent du spectacle, quand nous travaillons essentiellement avec des collectivités territoriales, avec des salles qui arborent fièrement le logo du Ministère de la Culture ... Alors quand on me demande de citer, aujourd'hui, en France des individus, des artistes ou des structures, représentatifs de la contre-culture, me voilà bien en peine de trouver une réponse. Bien entendu, je peux toujours essayer de m'en tirer par une pirouette : "Nous on est pas contre, on est pour !"
On est tellement "pour" qu'on ne demande que ça ! Que les artistes que nous représentons soient connus, reconnus, identifiés... Que le grand public se les arrache, que les skeuds partent comme des petits pains, que des files de programmateurs fassent la queue nous implorant de laisser nos camarades venir chez eux !
Pour mener à bien ce projet (La Mal Coiffée en play list à France Inter !), nous avons choisi un format de structure qui n'est sans doute pas mainstream (la SCOP) mais qui atteste bien de notre volonté d'insérer le projet artistique dans un substrat économique (une sorte de variété de "business model" en plus éthique)... Artistes, producteurs, tourneurs nous sommes tous engagés dans une aventure économique où des équipes artistiques (dans notre cas Laurent Cavalié, La Mal Coiffée, Le Comité, etc.) sont au cœur de notre engagement. Nous vivons de notre travail et nous travaillons pour que, tous, nous puissions mieux en vivre. Alors contre-culture ? Certainement pas !
(Concert du groupe Le Comité)
Il est vrai que nous défendons et représentons des équipes qui, dans leur travail, utilisent une matière populaire et minorisée, une langue :l'Occitan. Mais notre objet, ce n'est pas défendre ou représenter l'Occitan. Notre objet est de défendre et de représenter une manière d'envisager la création contemporaine aujourd'hui et maintenant. Je nous vois plutôt au cœur que contre. Au cœur du monde et de la société. Nous travaillons à tisser du lien de racines, nous ravaudons de la mémoire...
Bien entendu nous défendons un modèle économique où ce n'est pas le capital actionnarial qui décide, mais ceux qui font vivre l'outil de travail. En effet, je crois sincèrement que les artistes représentent une forme d'avant-garde, au sens étymologique du terme, c'est à dire des individus (on désignait à la fin du Moyen-âge en Italie les avant-gardes des armées en marche comme "batteurs d'estrade" ou comme "enfants perdus"...) qui, en avance sur tout le monde, ouvrent les portes que le reste de la société empruntera bientôt.
Après, il est vrai qu'il y a un objectif politique dans notre démarche. Personne ne nous demande jamais de faire la preuve de notre légitimité sur ce territoire quand nous nous revendiquons bilingues et biculturels... Définitivement nous ne nous définissons pas dans la "contre-culture", mais dans les "Pour Culture" les "Pour Diversité". Pour autant, cette déclaration de principe ne doit pas laisser croire que nous vivons dans le joyeux monde des Bisounours. Nous sommes ici et maintenant.