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Susheela Raman : Entre deux mondes

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SUSHEELA RAMAN MUSIQUE INDE ANGLETERRE

Susheela Raman : Entre deux mondes

20/01/2011

La belle anglaise au timbre et regard profonds tisse avec "Vel" des liens entre chants extatiques dévotionnels tamouls, rock, électro et autres grooves bienfaisants. Sans crainte de transgresser les codes culturels de l'Inde, le pays de ses parents avec lequel elle entretient une relation riche et complexe.

 

« Bullshit ! ». Un après-midi de novembre, à Paris, Susheela Raman se lâche. Abordez la chanteuse brune au magnétisme zen en lui demandant ce qu’elle pense de l’idée d’« authenticité » en matière musicale… La réaction fuse, immédiate. Assortie de rires et de commentaires. On peut être attaché à un patrimoine, à des racines, sans pour autant en faire une obsession, s’y laisser enfermer. A bon entendeur, salut.


« Je prends des graines de la tradition et ensuite tout cela évolue à travers des rencontres avec différents musiciens. Je fais quelque chose en accord avec le contexte dans lequel je vis aujourd’hui »
, commente-t-elle.

 

Certains lui reprocheront peut-être de créer une esthétique artificielle en habillant de son occidental la musique carnatique d'Inde du Sud (comme sur Salt Rain, en 2001, son premier disque), ou bien des chants extatiques de la religion populaire tamoule, que l'on peut entendre dans Vel, son nouvel et cinquième album. Elle laisse glisser ces critiques comme on laisse passer des nuages.

 

« Vel est un témoignage de mon propre voyage en tant qu’européenne ayant des racines indiennes au cœur du territoire musical tamoul », explique la chanteuse.

 

Le Vel, c’est le javelot - symbole de la force de l’esprit humain et de son pouvoir que tient dans sa main Muruga, fils de Shiva et Parvati, frère de Ganesh, une divinité vénérée par tous les Tamouls.

 

 

photo Youri Lenquette



Hors des zones de confort

 

Entre sa culture urbaine occidentale et celle de ses parents d’origine tamoule, Susheela Raman a toujours refusé de choisir. La rencontre entre ces deux mondes l’emplit toute entière et continue de guider sa démarche.

 

« La culture, c’est quelque chose qui est constamment dans un processus de mutation, de transformation, souligne Susheela. Je suis attachée à mes racines mais pas obsédée par l’idée d’y revenir sans arrêt. J’aime simplement les amener ailleurs. Cet album est plus enraciné que les précédents dans la culture tamoule et en même temps, lorsqu’on l’écoute, on sait qu’il n’a pu être fait que par quelqu’un qui vient de Londres. Nous avons repris les anciens trésors, mais avec les nouveaux instruments d’aujourd’hui. » Sans peur de bousculer des codes ? « Créer, c’est souvent transgresser » admet Susheela Raman.

 

Transgresser ses propres tabous, aller chercher au fond de soi, mais aussi s’inscrire dans une contre-culture, inventer en dehors des chemins tracés, sortir de la boîte, des définitions dictées par d’autres. C’est la liberté de suivre sa propre direction, d’exprimer des idées non conformes, de froisser ou d'ignorer des tabous, bref, de se faire son propre espace.

 

« J’aime être dans un espace inconnu, imprévu, un endroit en dehors d’une zone de confort », poursuit la chanteuse, dont l’inspiration se nourrit de son vécu nomade et de nombreuses cultures.

 

Réincarnation

 

Sans être tsigane, elle est une fille du vent. Susheela Raman est née à Londres en 1973. Le premier son à l'avoir marquée est la musique carnatique. « Aussi loin que je me souvienne, cette musique a toujours été présente à la maison, donc en moi. Avant même que je sache parler ». Elle aurait voulu y échapper qu'elle n'aurait pas pu. Mais un enfant a-t-il vraiment envie d'échapper à la musique qui fait son environnement ? Celle-ci lui convenait autant que Bimbo l'éléphant, une comptine qu'elle n'a jamais oubliée. Sa mère chantait, son père aussi. Ce dernier avait une sœur dotée d'une voix magnifique. Quand celle-ci a commencé à donner des concerts de chant carnatique, il l'accompagnait à la tampura, le luth du sous-continent indien.

 

« Elle est décédée au moment d'entamer une tournée en Inde du Nord, glisse Susheela. Plus tard, ma grand-mère a toujours cru que j'étais sa réincarnation. »

 

A l’âge de deux ans, Susheela Raman vit son premier contact avec l'Inde, que ses parents avaient quittée en 1966. Un souvenir traumatisant : une cérémonie à Tirupati, un rituel au cours duquel on rase les cheveux des enfants. « J'ai hurlé, c'est gravé dans ma mémoire », assure-t-elle.

 

L'Inde, ce fut également la découverte de grottes couvertes de peintures rupestres qui l'ont fascinée à cinq ans, ou encore les taxis noirs et jaunes, « les ambassadeurs », et puis la terre, humide, sablonneuse sous les pieds. L'Inde, c'était l'endroit où l'on revenait toujours. Et où elle continue de retourner. D'Australie, où ses parents s'étaient installés avec elle en 1977, elle partait pour l'Inde, le temps des vacances, pour visiter la famille, assister à un mariage. Puis, un jour, pour étudier la musique, à 20 ans, lorsque son père et sa mère sont retournés chez eux et qu'elle-même s'est installée en Angleterre. Après l'apprentissage par capillarité, elle avait eu un premier professeur, Rajani Chandrasekar, à Sidney. A Bénarès, sur les rives du Gange, elle entend une voix qui s'échappe par-dessus les murs. Shruti Sadolikar donne un récital de chant khyal.

 

« Ce qui m'a frappée, c'est que j'avais l'impression qu'elle chantait uniquement pour moi. Les grands chanteurs ont ce don de vous faire croire qu'ils ne chantent que pour vous ».

 

Ce sera son second professeur. Elle lui donnera quelques clés pour comprendre et apprécier la musique hindoustanie de l'Inde du Nord.

 

« J'ai souvent trouvé dans la musique hindoustanie peut-être plus d'émotion, de passion, de sensualité que dans la musique carnatique. Cette dernière est restée très pure, contrairement à celle du Nord qui s'est mélangée, a évolué avec les invasions successives. Cette idée de mélange est plus en accord avec moi-même. Mais je n'ai jamais interprété ce répertoire. Il faut toute une vie pour l'apprendre. »

 

De l'Inde à L'Ethiopie

 

Susheela Raman est remontée maintes fois au plus près de ses sources inspirantes, ne cesse d’être en quête, de chercher à comprendre et apprendre. Il y a quelques années, elle est allée sur la tombe de Tyagaraja (1767-1847), sommité de la musique carnatique.

 

« C’est un lieu de pèlerinage, à Tamilnadu, le village où est née ma mère. J’y ai étudié des tevaram et tiruvachakum, des hymnes très anciens (VIIIe- Xe siècle) écrits à la gloire du dieu Shiva ».

 

Avant d’enregistrer Love Trap, son second album, en 2003, elle s’est rendue en Ethiopie après avoir craqué sur une chanson de Mahmoud Ahmed.

 

« J’ai voulu en savoir plus à propos du mode anchihoy sur lequel celle-ci est interprétée. Je suis donc allée là où cette musique prend ses origines, j’ai été notamment visiter les églises de Lalibela (onze églises reliées entre elles par des tunnels, sculptées dans la montagne au XIIe siècle, sous le règne du roi des Amharas, Lalibela, ndlr). J’ai découvert dans cette musique d’église un instrument singulier, la bägänna, une grande lyre à dix cordes, à travers des musiciens comme Alemu Aga (qui joue, lui, dans le mode bati, un autre des quatre modes principaux éthiopiens ndlr) et d’autres, totalement ensorcelants. »

 

Pour Vel, elle a travaillé avec deux professeurs à Chennai. Il a fallu les convaincre du bienfondé de sa démarche.

 

« Une fois convaincus de mes capacités et de ma motivation vis-à-vis de leurs exigences, ils m’ont enseigné leur art. Pouvoir profiter de leur savoir a été un vrai privilège. »

 

A chaque album, Susheela Raman exprime une certaine idée de la transversalité en musique, cultivée avec constance en compagnie de son compagnon, le guitariste et compositeur Sam Mills. Elle-même est faite de cela, c'est sa force, sa richesse, affirme-t-elle.

 

« C'est la réalité du monde. Les gens n'arrêtent pas de se déplacer, alors forcément les cultures se mélangent. »

 

L'idée de transposer cette évidence en musique lui est venue après avoir écouté Passion, la bande-son du film de Martin Scorsese, La dernière tentation du Christ, album avec lequel Peter Gabriel inaugura son label Real World en 1989.

 

« Ce disque a été un déclic, constate-t-elle. J'ai commencé à penser qu'effectivement, il pouvait y avoir des possibilités de mélanger des cultures différentes en musique. J'y avais déjà réfléchi mais je ne savais comment m'y prendre, je n'osais pas. »

 

Patrick Labesse
 

Mondomix et Arte Live Web vous invitent à suivre un concert de Susheela Raman en direct le Mardi 8 février à 20h à l’occasion de la deuxième édition du « Mix Box Live ». Soyez nombreux !

 
Et aussi...

- Vel, le nouvel album de Susheela Raman : sortie le 7 février (Believe)
- Vel en précommande, c'est par ici !
-
Plus d'info sur le site officiel de Susheela Raman


20/01/2011
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