NEWSLETTER     MON COMPTE  
OK
 
TOUTES LES ACTUALITES

Election en Côte d'Ivoire : quand la guerre guette

ACTUALITE

ELECTIONS COTE D'IVOIRE SOCIETE

Election en Côte d'Ivoire : quand la guerre guette

27/12/2010

Quelques jours après les élections en Côte d'Ivoire la situation est plus qu'incertaine. Emmanuelle Aymard, doctorante en littérature à l'Université de Paris 13 revient, sur les événements et sur la longue guerre de succession qui frappe le pays.

 

La Côte d’Ivoire pensait en avoir fini avec ses nuits sans sommeil. Depuis près de cinq ans, ses populations attendaient les élections, tel le jour salutaire où il serait de nouveau permis d’y croire. « Ça va aller, si Dieu le veut, après le scrutin » me répétaient sans cesse mes amis d’Abidjan. Fatigué par plus d’une dizaine d’années d’instabilité politique, chacun attendait la réconciliation par les urnes. Il semblerait que les vœux et prières n’aient pas suffi à désarmer les esprits belliqueux.

 

Depuis vendredi soir, la Côte d’Ivoire est coupée du monde : si les frontières sont rouvertes et que les avions décollent de nouveau depuis lundi, les radios et télévisions étrangères restent suspendues de diffusion. L’on se souvient que la radio RFI, très populaire dans ce pays d’Afrique de l’Ouest, avait déjà été coupée des ondes locales de 2005 à 2009, suivant la volonté du Président Laurent Gbagbo. Ce dernier n’en est ainsi pas à son premier coup de force. Il sait qu’en ordonnant le couvre feu depuis le second tour – que pourtant aucune violence majeure ne justifiait – il contraint ses concitoyens à rester cloîtrer chez eux au son des médias locaux de la propagande : la radio et télévision RTI, médias publics, étant dirigées par ses sbires. Ainsi s’infiltre dans les esprits le langage du racisme et de la haine contre les ressortissants du Nord, contre les Étrangers, contre l’opposant Alassane Dramane Ouattara.

 

Un ami ivoirien à qui je téléphonais jeudi soir après la conférence de presse de la Commission Électorale Indépendante donnant Ouattara vainqueur, me disait justement « ne crions pas victoire, cette nuit sera décisive. Demain matin, on pourra dire notre joie ou notre peine. ». Mon frère, tu es sage. La nuit a été terrible.

Il ne faudrait toutefois pas manquer de rappeler le contexte historique dans lequel interviennent ces élections pour bien comprendre l’actuelle situation du pays.


L'après Houphouët Boigny, une longue guerre de succession

 

De 1960, année de son Indépendance, à 1993, Houphouët-Boigny a été l’omnipotent Président de la toute nouvelle République ivoirienne. S’il a contribué au développement du pays en bâtissant des infrastructures dignes des villes occidentales, en combattant l’analphabétisme par les programmes très novateurs d’école télévisuelle, s’il jouissait d’une aura internationale qui laissa à la postérité le Prix Unesco Houphouët-Boigny pour la Paix, il n’en était pas moins un Président critiqué et critiquable. Il favorisa le clientélisme, offrant à ses amis, frères ou détracteurs des largesses financières puisées dans les caisses de l’État. Par ailleurs, il se détourna du Nord du pays, palliant les revendications de ses habitants avec des sacs de riz et des envois massifs à La Mecque durant l’aïd. Mais peu de bâtiments scolaires, peu de routes goudronnées, peu d’hôpitaux pour cette moitié du pays dont le ressentiment n’a cessé de grandir. Les résultats en faveur du candidat Ouattara aujourd’hui, dépassant largement les 80% s’expliquent en partie ainsi, lui-même étant originaire de ces régions éloignées d’Abidjan.

 

En 1993, lorsque « le Vieux » meurt, le pays est orphelin. Ses enfants, qui avaient chanté quotidiennement à l’école : « Soyez béni, Nanan Houphouët-Boigny, la jeunesse de Côte d’Ivoire vous remercie... », ne savent plus vers quel homme se tourner. Alors s’engage une guerre de succession, qui, jusqu’à aujourd’hui, ne semble pas être terminée. Henri Konan Bédié est le Président suivant. Mauvais stratège, peu populaire, l’Histoire semble balbutier dans ses mains, d’autant que l’essor économique des années 70/80, grâce à la culture et à l’exportation massive du café et du cacao, est définitivement révolu. Suite à la dévaluation du Franc CFA en 1994 et à la chute concomitante du prix des matières premières issues de l’agriculture, la Côte d’Ivoire ne parvient pas à redevenir le poumon économique de l’Afrique de l’Ouest tel qu’auparavant. Bédié, qui ne jouit pas du prestige de son prédécesseur, ne réussit pas à contenir la colère de ses concitoyens. En rendant public l’ivoirité, il pense pouvoir réunir de nouveau les Ivoiriens autour de son nom. Mais la théorisation mal contrôlée et largement raciste à l’égard des ressortissants du Nord et des Étrangers de ce concept met définitivement à mal la bonne entente et l’esprit de Fraternité des Ivoiriens.

 

En 2000, des élections présidentielles qui opposaient Laurent Gbagbo au Général Robet Guéï – le putschiste commanditaire du coup d’État de 1999 contre le régime de Bédié, en civil pour l’occasion électorale – se soldent par un bain de sang dans les rues d’Abidjan comme chacun revendique la victoire. Laurent Gbagbo, finalement vainqueur, ne manquera de qualifier ce scrutin, lors de son discours inaugural à la Magistrature Suprême, de « calamiteux ». L’Histoire se répète, bien qu’aujourd’hui Gbagbo semble endosser le rôle de l’outsider au vue des résultats partiels.

 

La partition du pays

 

En 2002, un groupe de rebelles tente de nouveau un coup d’État. L’on associe souvent cette fronde aux Nordistes. À tort, pour partie. Elle est avant tout le fruit d’ex-partisans de Gueï, portés par le désir de goûter de nouveau au pouvoir. La riposte du gouvernement est violente. Guéï est retrouvé mort peu de temps après. Vingt-neuf jours de guerre et le pays est divisé en deux, suivant une ligne de fracture allant du Sud de Danané, au Nord de Bondoukou en passant par Bouaké.

 

Les militaires français, dont ceux du 43è BIMA, s’improvisent force-tampon, suivant les accords militaires liant la France et la Côte d’Ivoire depuis l’Indépendance. Au Nord, des commandants de zone, ex partisans de Gueï ou aficionados du RDR, parti de Ouattara, civils avides de pouvoir ou militaires déserteurs, font régner leur loi. Au Sud, Laurent Gbagbo relance les campagnes anti-Nordistes et Étrangers, financent des groupuscules extrémistes tels les « escadrons de la mort » tandis que ses partisans, ceux de la FESCI, le syndicat étudiant mafieux, ou de la « galaxie patriotique » scandent quotidiennement leurs slogans xénophobes. En 2007, les accords de Ouagadougou offrent une paix fragile et un gouvernement d’entente où Guillaume Soro, ancien chef rebelle, devient Premier Ministre. Aujourd’hui, l’on craint de nouveau une partition du pays.

 

Le rôle de la France aujourd'hui ?

 

En outre, l’on sait que Nicolas Sarkozy a fait fermer le camp du 43ème BIMA depuis 2009. Les militaires français, en moins ceux de la Force Licorne sous mandat onusien, sont rentrés à la maison. En cas de violence, le gouvernement français ne sera plus tenu d’envoyer ses soldats. Depuis quelque temps, de nombreuses questions se posent toutefois quant aux liens entre la France et la Côte d’Ivoire : pourquoi le Général Emmanuel Beth, ancien chef de la Force Licorne en Côte d’Ivoire, a-t-il été nommé Ambassadeur du Burkina Faso, pays voisin, il y a peu ? Peut-on croire que la France veuille fermer les yeux face à l’actuelle situation de la Côte d’Ivoire quand Bouygues, Bolloré et consorts ont la mainmise sur bien des marchés locaux ?

De son côté, Alassane Ouattara, s’il a effectivement le soutien d’une large part de la population ivoirienne, semble être le Président idéal pour les intérêts occidentaux. Ancien ponte du FMI, ancien directeur de la BCEAO, marié à une riche Française en la mairie de Neuilly-sur-Seine – alors que Sarkozy était le premier magistrat de la ville – il est le Premier Ministre de la rigueur et de la carte de séjour sous Houphouët-Boigny de 1990 à 1993 plus ou moins imposé par la Banque Mondiale, le pays traversant alors la grave crise économique évoquée ci-avant. Et France 24 annonçait jeudi soir sa victoire sans user du conditionnel, pourtant de mise lorsqu’il s’agit de résultats provisoires – le Conseil Constitutionnel étant le seul organe habilité à promulguer des résultats définitifs. Ce qui, sans nul doute, a contribué à la suspension de la diffusion des médias étrangers dans le pays. Rappelons également, qu’avant d’être son opposant, Ouattara était l’allié de Gbagbo contre Bédié en 1995. L’union n’a pas duré quand le Président sortant a, entre autres, repris à son compte la rhétorique de l’ivoirité, mettant en doute la nationalité ivoirienne de Ouattara, et par extension, celle des ressortissants du Nord...


« Un bordel au carré, un bordel de bordel »

 

Mais dans ce contexte, Ouattara semble toutefois le candidat le plus apte à relever les défis économiques et sociaux qu’impose l’actuelle situation du pays. Gbagbo vient pourtant d’être réélu, selon le Conseil Constitutionnel, et ses cinq membres, partisans de son groupe politique...

 

« L’élection de Gbagbo a été un bordel au carré, un bordel de bordel » écrivait peu avant sa mort Ahmadou Kourouma concernant les élections de 2000. S’il était encore là, le grand auteur aurait, sans nul doute, repris cet adage.

 

De Gbagbo et Ouattara, lequel des deux pourra de nouveau redonner le sourire et l’espoir à ses compatriotes ? La question reste ouverte tandis que les Ivoiriens, les premiers, souffrent des hoquets de leur Histoire cinquantenaire.


Emmanuelle Aymard


27/12/2010
ELECTIONS COTE D'IVOIRE SOCIETE


Réagir (3)  

Share to Facebook Share to Twitter Stumble It Email This More...



TOUTES LES ACTUALITES



// LIRE AUSSI

Mondomix sur
Twitter

Facebook

Google Maps



PUBLICITÉ



Les blogs
Mondomix


TOUS LES BLOGS










Recherche par continent


Recherche par nom




mondomix.com Musiques et cultures dans le Monde. Magazine, actualités, artistes, mp3, agenda, forum || Le Grand Mix de la Planète

Pour que l'aventure Mondomix continue, partagez-la encore plus avec nous.

Soutenez Mondomix