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Interview exclusive. Yann Arthus-Bertrand : « Il y a autant de connards chez Total que chez les écolos »

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YANN ARTHUS-BERTRAND FESTIVAL DU VENT ECOLOGIE ENVIRONNEMENT FRANCE CORSE

Interview exclusive. Yann Arthus-Bertrand : « Il y a autant de connards chez Total que chez les écolos »

05/11/2010

A la terrasse de l’hôtel La Balagne, point névralgique du Festival du Vent à Calvi, Yann Arthus Bertrand peste contre son jus d’orange en boite : « c’est dégueulasse ! ». Celui que ses détracteurs surnomment « l’hélicologiste », auteur de la "Terre vue du ciel" et réalisateur de "Home", est à Calvi pour défendre la campagne 10 : 10, qui incite collectivités, entreprises et particuliers à réduire de 10%, en un an, leurs émissions de CO2. Rencontre mouvementée avec cet écolo très médiatique.


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10 : 10 qui vise tant les entreprises, les collectivités que les particuliers. Concrètement qu’est-ce que l’on peut faire en tant que particulier pour réduire ses émissions de CO2 ?

 

Yann Arthus-Bertrand : Moi je n’aime pas donner des conseils… J’ai fait le film "Home", j'y raconte pendant une heure ce qu’on doit faire et on me pose après cette question ! Je pense que c’est à chacun de trouver sa façon de faire. Moins de carbone dans son transport, dans son chauffage, dans sa façon de consommer. Moins tu consommes, plus tu économises du CO2. Je ne vais pas rentrer dans les détails car je trouve qu’aujourd’hui, sincèrement, chacun peut trouver son truc.

 

Les campagnes environnementales, et notamment 10 : 10, sont parfois perçues comme culpabilisatrices…


YAB : Non ! Non, non. Car on ne dit pas que l’on est coupable, mais qu’on est seulement responsables. L’idée 10 :10 c’est le contraire de la culpabilisation : « Venez avec nous, vous serez mieux en faisant ça et si vous ne le faites pas, c’est pas grave ». Il y a l’idée de convaincre, mais c’est surtout : « qu’est-ce que je fais moi d’abord ? ». Le discours culpabilisateur, on a bien comprit que ça ne marchait pas. 10 :10 c’est aussi de dire qu’il n’y pas les gentils consommateurs d’un côté et les méchants industriels, les méchants pétroliers, de l’autre. Il y en a marre de ce discours « les politiques ne font pas leur boulot, les grandes surfaces, machin… »


Ce n’est pas facile car on vit dans un monde où plus on achète, plus on est heureux… Si tu consommes tu es un bon citoyen, tu fais marcher le business, tu fais tourner l’emploi. Si on arrête de consommer le pays s’arrête, c’est terrible. La consommation est la base du système dans lequel on vit. La révolution dont on a besoin n’est pas politique, scientifique ou économique, elle sera spirituelle. C’est quelque chose qui est en nous.

 

Quelle est la solution alors ? Puisque nous vivons dans ce monde là justement ?

 

YAB : La solution c’est quoi ? Ou c’est un gouvernement fort qui nous impose des choses, cela ne marchera jamais, on vit en démocratie, ou ça passe par une acceptation de l’opinion publique de changer. Aujourd’hui nous ne sommes pas du tout prêts à changer : on descend dans la rue dès qu’il y a quelque chose qui ne va pas. L’histoire des retraites en est l’exemple. On sensibilise les particuliers, les entreprises… Le changement doit aussi passer par la politique des Etats, non ?

 

La Chine par exemple, premier pollueur mondial…

 

YAB : Là, tu es dans le discours de tout le monde, le discours de comptoir. Moi j’étais en Chine, à Shanghai. J’ai été sidéré par la conscience écologique des Chinois. Les seuls pavillons écologiques sont chinois. En Chine pour 60% de la population, le réchauffement est la première angoisse. En Europe c’est 18%. La population est complètement intéressée par le réchauffement climatique, parce qu’ils le vivent. Et puis ils ont connu les pires pollutions… Ils font autant de panneaux solaires et d’éoliennes qu’ils ne font de centrales à charbon.

 

Alors c’est vrai que c’est un pays pollueur, mais pourquoi l’est-il ? Tout est fait en Chine ! Ton appareil photo, ton carnet, tout. Ils polluent pour nous. La Chine c’est l’usine du monde. Et en même temps c’est vrai qu’il n’y a pas les mêmes normes, c’est un pays neuf. Mais ils sont en train de changer complètement. Par exemple, le comité central chinois a reconnu qu’il n’aurait pas fait le barrage des Trois-Gorges s’il avait su, c’est formidable ! Ils le disent officiellement ! Est-ce qu’on serait capable de dire ça nous… ?


L’écologie est-elle conciliable avec le développement ?

 

YAB : Non, il faut que l’on se développe autrement. L’écologie ça touche à tout, ce n’est pas uniquement ne pas jeter un papier dans la rue. « Sauvons la planète » ! Ce mot de sauver la planète je ne peux plus l’entendre. Aujourd’hui le point de croissance il n’est pas bon pour l’écologie, ça c’est évident. Nous disons qu’il faut essayer de vivre mieux avec moins.

 

Quel serait votre monde idéal ?

 

YAB : Je n’en sais rien... Au bout d’un moment tu ne te poses plus de questions. C’est ce que l’on disait dans "Home", « il est trop tard pour être pessimiste ». Il faut y aller quoi. Je pense que l’engagement te rend meilleur. C’est bien d’avancer, cela donne du sens à ta vie. Je pense que la révolution on en a besoin, et elle doit être spirituelle. On est dans la bonne conscience, pas dans la conscience.

 

Que pensez-vous de la manière dont l’écologie est récupérée par les entreprises dans leur communication ? On parle souvent de « greenwashing »…

 

YAB : On est tous dans le greenwashing, on a tous envie de faire des petits gestes. On essaie tous de dire moi j’ai fait ci ou ça. « Regardez, j’ai une voiture hybride… » Les entreprises sont notre reflet, en quelque sorte. Je ne suis plus du tout dans ce combat culpabilisateur envers les autres. Moi je suis bien, les autres ne font rien, ce n’est pas grave, j’en ai marre. Je me suis beaucoup fait attaquer sur les pétroliers dernièrement. Je pense qu’aujourd’hui nous sommes tellement accros au pétrole qu’on se fout d’où il vient. Ce qu’il se passe dans le Mississippi, en fin de compte on s’en fout tous. Quand tu fais le plein dans ta bagnole, est-ce que tu te dis que le pétrole vient du Nigeria, des régions pauvres ou corrompues ? Ou s’il vient du Soudan, du Darfour, de Birmanie, de pays peu démocratiques, est-ce qu’il vient d’Iraq… ? Je crois qu’on s’en fout. On est prêt à tout accepter parce qu’on en a besoin. Je pense que chez Total, il y a autant de connards qu’il y en a chez les écolos. Je ne crois pas au méchant lobby pétrolier. C’est nous qui faisons Total en achetant leur essence. On a qu’à arrêter de consommer de l’essence comme des cons. C’est ensemble qu’on va y arriver ! Quand je vois le combat politique aujourd’hui, il me sort par les yeux, on est tous à démolir le mec en face…

 

Je vous sens quelque peu désabusé…

 

YAB : Non, je suis juste fatigué. Et je ne suis plus dans un discours d’attaque. Je ne suis pas désabusé… Je me rends compte que c’est plus compliqué. Etre écolo ce n’est pas trier ses déchets, fermer son robinet et manger bio. Il faut avoir une vision globale, faire attention quotidiennement. « Qu’est-ce que je consomme pour avoir moins d’impact ? » Les discours qu’on entend sont souvent un petit peu minimalistes et ils nous suffisent. L’autre jour j’étais en train de préparer une émission avec une star de la télé, très connue, un mec intelligent… Très grand présentateur. Il parlait de l’impact de la viande : « On va emmener quelqu’un au Brésil, voir la déforestation, on l’emmènera dans les abattoirs, pour voir l’impact sur le réchauffement de la planète, avec le méthane… » Tu sais que la viande produit plus de gaz à effet de serre que le transport ! Donc, on dit ça, on se met à table, et là les quatre mecs commandent un énorme steack ! J’étais sidéré ! Il y a d’un côté ce que l’on doit faire, et de l’autre comment on vit. Et je pense qu’on vit dans un déni collectif. On sait, mais on ne veut pas y croire. Ca va être complexe de changer…


Tu sais, quand je suis né, on était 2 milliards sur Terre. Aujourd’hui on est 7 milliards ! 98% de la biomasse des vertébrés c’est l’Homme et les animaux domestiques. 2% pour tout le reste des animaux sauvages ! On a colonisé cette planète et on est en train de la consommer.


C’est assez pessimiste !

 

YAB : Ah, je pense que dans vingt ans le monde sera très différent. Si on ne l’accompagne pas aujourd’hui par la réflexion, ça va être compliqué. C’est écrit sur le papier. C’est pareil pour le pétrole. Qu’est-ce qu’il va se passer quand il n’y aura plus de pétrole ? On devrait le garder précieusement. C’est de l’or le pétrole. C’est quelque chose dont on a tous besoin, on ne devrait pas le brûler, mais se servir des produits qu’il y a dedans.

 

Propos recueillis par Mathieu Jouen


05/11/2010
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