En Nouvelle-Calédonie, l’esprit de l’eau a inventé la mélodie

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Art et Création - Reportage

La nouvelle exposition du musée du Quai Branly, "Kanak, l'art est une parole", vient d'ouvrir. François Bensignor est parti à la découverte de cette culture, de ce pays immensément riche ...

La Nouvelle-Calédonie et la culture Kanak

Né au sein des mouvements indépendantistes des années 80, le kaneka est devenu le style emblématique de la Nouvelle-Calédonie, mais n'exclut ni les métissages, ni l'essor de nouvelles tendances. Reportage au fil de l'eau, de Nouméa au cœur de la brousse

 

Hier, les rafales de neige accrochaient des grains de glace à mon manteau. 24 heures d’avion m’ont fait remonter le temps. Me voilà après-demain en été, onze heures plus tôt qu’à mon point de départ. Les pirouettes des kitesurfs dans le soleil ajoutent au dépaysement. Dans le vent force 5, les finalistes du championnat rivalisent d’envol. Les enceintes du podium dressé sur la plage crachent un electro-rock australien en phase avec les tatouages sur peaux hâlées. La Nouvelle-Calédonie tient ses promesses d’antipodes !

 

Nouméa, la « ville blanche », déploie tous ses atours pour les touristes : vastes terrasses, cocotiers, lagon limpide, sites splendides. La musique live des bars s’en tient aux répertoires de reprises internationales, choix consensuel fidélisant le consommateur. Dans les années 40, on y jouait de la country, du jazz et du boogie-woogie, pour les soldats américains. Ils sont plus d’un million à avoir séjourné dans cette base arrière de la guerre du Pacifique. Aujourd’hui, l’archipel compte environ 250 000 habitants. Du passage des troupes restent des infrastructures routières, portuaires, aéroportuaires et cette idée qu’on peut être noir et officier. En accédant à la citoyenneté française en 1946, les Kanak ont vu enfin s’achever un siècle et demi de dure colonisation.

 

Nouméa, la « ville blanche ».

 

La valse tahitienne est la reine des bals des années 50. La teintant de bluegrass avec l’esprit particulier aux îles, des musiciens kanaks inventent bientôt le « Mélanésie folk ». Bethela, l'un de ses créateurs et interprètes les plus emblématiques, est le premier groupe kanak à enregistrer un album en 1975. Sa première escale métropolitaine, en 2010, couronne 34 ans de carrière. Mélodies caressantes, chœurs suaves sur guitare picking et ukulélé : un beau rêve qui passe… malheureusement inaperçu.

 

Peu touchées par la modernité du fait de leur statut de « réserves intégrales » à l’époque coloniale, les îles Loyauté (Lifou, Maré, Ouvéa, Tiga) ont toujours une longueur d’avance pour la musique. La créativité y est une seconde nature, associée à la danse ainsi qu’à une approche profondément mystique du monde. Édou, star du kaneka originaire de Lifou, explique : « Historiquement, les îles Loyautés ont reçu d’abord les influences de la culture polynésienne, notamment les rythmes. Ensuite, avec la religion protestante, les pasteurs anglophones y ont importé les chants grégoriens et les cantiques. De par ces influences, la “musique des îles” a un caractère très mélodique, facilement adapté à l’oreille et au cœur. »

 

En 1997, son tube Océanie donne une dimension internationale au kaneka dans la zone Pacifique. Parti de la revendication culturelle des Kanaks indépendantistes contraints de faire sécession en 1984, ce mouvement artistique et social est devenu un phénomène de société. De 2009 à 2011, le kaneka représentait plus de 60% de la production phonographique calédonienne. Cette musique est l’expression d’un peuple millénaire décidé à projeter sa culture dans l’avenir global des civilisations contemporaines. Jean-Marie Tjibaou est l’homme de culture qui a su initier cette transformation en profondeur de la société calédonienne. Martyr de ce combat, il est assassiné en 1989 pour avoir accepté de signer les Accords de Matignon en 1988, consensus permettant le rééquilibrage au profit des Kanaks dans la gestion du pays. La reconnaissance de la culture kanake, qui y figure explicitement, entraîne la mise en place d’outils favorisant l’éclosion d’une scène musicale alors quasi inexistante. Des lieux de formation et de répétition sont installés dans les quartiers de Nouméa. Les premiers festivals voient le jour au début des années 90. Parmi les rares studios à épauler le mouvement, Mangrove va mener une véritable politique éditoriale de label. Pourtant, la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique de Nouvelle-Calédonie (Sacenc) ne voit le jour qu’en 2004.

 

Édou chante Océanie

 

Rebelles sur les barrages, au cours de « évènements » de 1984-88, les jeunes qui dansaient sur Bob Marley troquent leurs machettes pour des guitares. Le reggae flirte alors avec le kaneka, comme l’explique Jean-Luc Martin, fondateur du label Édition Holiday Music (EHM) : « Étant joué en 6/8, le kaneka peut facilement être adapté au reggae 6/8 de Buffalo Soldiers de Bob Marley, par exemple, mais pas au reggae 4/4 de Exodus. » Le cousinage musical est amplifié par les messages revendicatifs et le fait que de nombreux groupes passent d’un style à l’autre. L’aspect communautaire du kaneka est lui pourtant bien spécifique. « La plupart des groupes sont organisés en associations culturelles, explique Jacques « Kiki » Karé [NDLR  Mwa Véé n°8, ADCK, Nouméa, mars 1995]. Ce que l'on voit sur la scène, c'est l'atelier musique. Les associations comme Mexem, Bwanjep ne font pas que de la musique. Elles font partie intégrante de la tribu. »

 

Cette dimension, il sera difficile de la percevoir à Nouméa. Il faut aller « en brousse » ou dans les îles pour comprendre qu’y réside depuis trois millénaires une civilisation fondée sur la parole et sur l’échange. Elle se manifeste par la pratique de la coutume, qui ouvre et clôt toute rencontre entre deux groupes de personnes, nécessitant l’écoute et le respect des paroles prononcées pour chacune des parties. Alors le dépaysement des antipodes laisse place à une profonde envie de mieux connaître un univers où les repères occidentaux perdent leur sens. Ici, l’esprit de l’eau a inventé la mélodie. Là, le tertre de pierre, qui abritait les esprits de nature, est raclé par un bulldozer en quête de nickel. Là encore, le serpent tricot rayé, si beau quand il ondule de par le lagon bleu, a la morsure mortelle… Le kaneka, cadence née des Kanaks, recèle bien des mystères.

 

 

Sol de Paul Wamo

 

Ouvert aux influences, le kaneka des années 2010 aime à se métisser de jazz, de dance, voire de sons africains. Mais sa suprématie ne doit pas occulter d’autres tendances. Leur expression originale s’épanouit dans un jardin propice aux espèces endémiques. On pourra s’en faire une idée sur la scène du Musée du Quai Branly. La voix et les mots de Paul Wamo donnent au slam une élégance particulière. Ikson sait traduire la poésie du rock à la française dans l’univers océanien. Boagan synthétise un esprit d’aujourd’hui qui parcourt les ondes mélanésiennes. Quant à Gulaan, il est le maître en harmonie des îles, sa voix au firmament du kaneka.

 

François Bensignor

 

Plus loin sur le web : 

Exposition Kanak, l'art est une parole au Quai Branly 

Concerts au Musée du Quai Branly : 19 et 20 octobre 2013

Livre : Kaneka, musique en mouvement, coédition Poémart / Centre culturel Tjibaou

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Commentaires

A signaler également le programme de rencontres du Salon Jacques Kerchache
http://www.quaibranly.fr/fr/programmation/salondelecture/zoom-de-lautomn...
"Nouvelle-Calédonie : quel destin commun ?

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